FOCUS – Bouger pour mieux récupérer : Faits marquants de l’étude MSF/HI au Cameroun

Posted by: on Nov 13, 2019 | No Comments

Au sein de l’hôpital régional de Maroua, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, Médecins Sans Frontières (MSF) appuie le ministère de la Santé pour le traitement des patients souffrant de fractures complexes, de graves infections abdominales ou des tissus mous, ou encore de brûlures.

En complément de la chirurgie et des soins d’urgence, une équipe composée de kinésithérapeutes, de psychologues et d’agents de promotion de la santé aide les patients à se rétablir et à retrouver une vie normale. Dans le cadre d’un projet de recherche opérationnelle, Humanity & Inclusion (HI), MSF et l’institut Karolinska développent actuellement un nouvel outil d’évaluation kinésithérapeutique conçu pour aider les patients à redevenir autonomes dans leur vie quotidienne.

© Samuel Sieber/MSF

Damien, dont la jambe droite a été amputée au niveau du genou, réalise l’un des nouveaux exercices de l’outil Activity Independence Measure for Patients after Trauma (AIM-T). © Samuel Sieber/MSF

Avec beaucoup de précaution, Damien* pose ses béquilles sur la marche inférieure, puis descend sa jambe gauche en prenant garde à bien équilibrer le poids de son corps. C’est seulement la deuxième fois que le jeune homme de 35 ans quitte son lit depuis que sa jambe droite, rongée par la gangrène, a été amputée au niveau du genou il y a deux semaines. « Ma plaie doit être régulièrement nettoyée et le pansement changé et je souffre encore beaucoup, mais je sais que je dois bouger le plus possible pour bien guérir », explique-t-il en terminant ses exercices sur les escaliers.

Damien fait partie de la centaine de patients s’étant présentés pour une urgence, une opération ou une blessure à l’hôpital régional de Maroua, dans l’Extrême-Nord du Cameroun. L’établissement possède un service de traumatologie, une maternité entièrement équipée, ainsi qu’une unité de soins pédiatriques et un service de médecine interne. MSF soutient le ministère de la Santé en réalisant des opérations chirurgicales d’urgence et en assurant les soins post-opératoires.

« Nous accueillons de nombreux patients souffrant de blessures graves telles que des fractures des membres inférieurs ou supérieurs, ou des lésions cérébrales causées par un accident de la route ou une agression. Nous sommes aussi amenés à traiter des brûlures, des blessures abdominales ou encore des infections, telles que celles engendrées par la fasciite nécrosante », explique Abba Madam, médecin pour MSF. L’équipe médicale de MSF travaillant dans l’établissement réalise des opérations vitales, soigne les fractures complexes et les plaies infectées, et propose un ensemble de services de rééducation, notamment de la kinésithérapie et des séances de soutien psychosocial.

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Moulou Talba, kinésithérapeute du ministère de la Santé, observe les radiographies d’un patient. Ce dernier souffrait de fractures complexes de la jambe suite à un accident de la route, et un fixateur externe lui a été posé. © Samuel Sieber/MSF

Pour bon nombre de patients à Maroua, les blessures ou les infections complexes sont synonymes de séjours prolongés à l’hôpital, ce qui rend d’autant plus importante la mise en place d’activités de rééducation précoces et régulières. Les patients alités ou qui restent longtemps immobilisés risquent de développer une raideur et une fonte musculaires sévères, des infections respiratoires ou encore des escarres, ce qui pourrait retarder d’autant plus leur reprise d’une activité professionnelle.

Deux à trois kinésithérapeutes travaillent dans l’hôpital, proposant des exercices sur mesure aux patients et les incitant à bouger aussi tôt et aussi souvent que possible. Leur travail n’est pas évident, car il n’existe que peu d’espaces au sein de l’établissement permettant aux malades d’effectuer les exercices, et bon nombre d’entre eux sont réticents à l’idée de bouger à cause de la fatigue, de la douleur, de la peur, ou simplement car ils n’ont pas été correctement informés.

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Barres parallèles de marche installées entre deux bâtiments à Maroua. L’hôpital étant saturé, les espaces et le temps pouvant être consacrés aux séances de kinésithérapie sont très limités. © Samuel Sieber/MSF

Raelle Miamekongo Ermione, psychologue pour MSF, aborde ces différentes questions avec les patients. « Pour les plus jeunes, nous organisons des activités quotidiennes telles que des cours de danse pour enfants ou des soirées dessins animés afin de les inciter à sortir de leur lit pour passer un moment amusant », explique-t-elle. Pour les patients adultes, la précocité de la mobilisation est conditionnée par la qualité des informations communiquées au patient, sa motivation personnelle et l’aide apportée par sa famille ou les membres de sa communauté.

« Ma jambe me fait beaucoup souffrir, et j’ai besoin que l’on m’aide pour sortir du lit et marcher avec le déambulateur », explique Mary*, dont la jambe droite est très gonflée à cause de la fasciite nécrosante, une infection causée par des bactéries mangeuses de chair. John*, qui s’est cassé les os du pied et la partie inférieure d’une de ses jambes dans un accident de la route, a bénéficié d’une fixation externe : un imposant dispositif fait de fiches métalliques et de barres en carbone est visible à l’extérieur de son pied. « Je pensais qu’il valait mieux ne pas trop bouger les orteils ni la cuisse jusqu’à ce que le chirurgien retire le fixateur, et je ne savais pas à quel point ces petits mouvements sont en réalité importants », souligne-t-il.

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 La jambe droite de Mary est très gonflée à cause de la fasciite nécrosante, et elle a du mal à sortir de son lit, installé sous une tente sanitaire à proximité du bâtiment principal. D’autres espaces doivent être rapidement mis à disposition afin de pouvoir accueillir davantage de patients. © Samuel Sieber/MSF

Pour les patients comme Damien, Mary et John, l’équipe de rééducation de Maroua développe actuellement un nouvel outil d’évaluation et de traitement des patients. L’Activity Independence Measure for Patients after Trauma (AIM-T, mesure de l’indépendance des patients de traumatologie) est un ensemble de douze exercices simples reproduisant les activités du quotidien. « Nous demandons aux patients de marcher sur de courtes distances, d’attraper de petits objets ou de se retourner dans leur lit pour voir s’ils ont besoin d’une assistance ou de quelqu’un pour les aider », explique Moulou Talba, kinésithérapeute. Leur attribuer une note sur la base de ces activités les aide, elle et ses confrères, à connaître le degré d’autonomie des patients, à planifier au mieux leur prise en charge et à communiquer les progrès réalisés, à la fois aux autres soignants et aux patients eux-mêmes.

L’AIM-T est également un outil de collecte des données, et s’inscrit dans le cadre d’un projet international de recherche opérationnelle mené par HI, MSF et l’Institut Karolinska dans des centres d’études au Burundi, au Cameroun, en République centrafricaine et à Gaza. « Nous nous sommes fixé pour objectif de mieux comprendre comment les patients se rétablissent après un traumatisme, et d’étudier les facteurs qui favorisent ou au contraire retardent leur retour à l’autonomie, explique Bérangère Gohy, coordinatrice de recherche et responsable de projet pour HI. Nous ne disposons que de peu d’éléments probants quant aux résultats des traitements ou de la rééducation précoces en contextes humanitaires, et nous espérions qu’AIM-T permettrait d’améliorer dans une large mesure le suivi et le reporting pour nos projets comme pour ceux de nos partenaires », poursuit-elle.

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Une session de promotion de la santé à destination d’aidants organisée dans l’établissement. L’importance de la mobilisation précoce fait désormais l’objet d’un nouveau module. © Samuel Sieber/MSF

L’équipe de kinésithérapeutes de l’hôpital régional de Maroua valide actuellement l’efficacité de l’AIM-T auprès d’une première cohorte de 50 patients. Tout de suite après, 170 patients seront inclus dans une étude de suivi d’une durée de 6 mois. « Nous devons vérifier que l’échelle de notation fonctionne dans différents contextes et situations, au Cameroun comme à Gaza, afin que les patients puissent comprendre l’importance de suivre une rééducation adéquate », explique Bérangère.

L’importance de la mobilisation précoce constitue également un message essentiel pour les patients et leurs proches, et est abordée lors des activités de promotion de la santé organisées à l’hôpital. « Nous échangeons avec les patients et leurs aidants autour de différents sujets importants liés à la santé, et organisons diverses sessions d’information et discussions de groupe chaque jour, explique Urbain Tchoucnoba, responsable de l’équipe Promotion de la santé de l’hôpital.

La réussite d’un programme de rééducation dépend à la fois des chirurgiens, des médecins, des infirmiers, des spécialistes de la santé mentale, des kinésithérapeutes et des agents promotion de la santé, mais aussi et surtout de la coopération entre les patients et leurs aidants », souligne Moulou Talba. Si l’AIM-T facilite le travail et la communication entre ces différentes personnes, les éléments probants qu’il permet d’obtenir nous permettront à terme d’améliorer les soins de traumatologie en contextes humanitaires.

Ce projet de recherche ainsi que les différents témoignages recueillis à l’hôpital de Maroua abondent dans le même sens que des messages de plaidoyer plus larges à propos de l’importance d’inscrire la réadaptation à l’ordre du jour politique (par exemple, en s’appuyant sur des initiatives telles que l’appel à l’action Rehab 2030 de l’OMS et en donnant une impulsion à celles-ci). Voici quelques-uns de nos messages clés en matière de plaidoyer:

  • Intégrer la réadaptation aux soins de traumatologie, tout au long du continuum de soins, afin de prévenir les altérations et la détérioration dans les soins en phase aigüe, ainsi que pour optimiser et maintenir l’aspect fonctionnel pendant les phases post-aiguës et prolongées des soins.

  • Accroître et renforcer les ressources humaines en réadaptation : au-delà du fait de remédier à la pénurie de main-d’œuvre en augmentant le nombre de spécialistes en réadaptation, il est crucial d’élargir et d’améliorer les possibilités de formation, de reconnaissance et de rétention du personnel.

  • Elargir et renforcer la collecte de données désagrégées sur les besoins, l’accès et l’impact sur le fonctionnement de la réadaptation et des soins en traumatologie, afin de mieux connaître et adapter les politiques et actions.

  • Et enfin, veiller à ce que les personnes handicapées, les patients, les professionnels de la réadaptation, ainsi que les organisations qui les représentent et les autres ONG soient systématiquement consultés et participent activement à la recherche, la planification, le suivi et évaluation des politiques et programmes.

* Les prénoms ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des patients.