FOCUS ON – Espoirs et désillusions autour de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali

Posted by: on Jul 1, 2016 | No Comments

Ce mois-ci, à l’occasion du premier anniversaire de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon a réaffirmé le soutien de l’ONU à un processus porteur d’espoirs comme de désillusions.

 


 

Le 20 juin 2015, la Coalition des mouvements de l’Azawad (CMA) rejoignait la signature de la Plateforme et du gouvernement malien pour mettre un terme au conflit débuté trois ans plus tôt. Depuis, au vu des mesures mises en œuvre sur le terrain et de la détérioration du contexte, un sentiment de déception, voire de doute sur son succès, l’emporte. A la veille du renouvellement du mandat de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), ni les signataires, ni la médiation internationale ne sont satisfaits du rythme d’exécution de la mise en œuvre de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali.

Plusieurs raisons viennent expliquer le retard dans la mise en œuvre de l’Accord pour la paix. La question de la représentativité des différentes parties au conflit au sein du Comité de suivi de l’Accord (CSA) en est une. Si le comité est constitué des parties signataires et placé sous les auspices de la médiation internationale, certains pointent du doigt un déséquilibre quant à sa constitution. Par exemple, pour le groupe Ganda Izo, les communautés peuhles, Bella et Songhoï ne sont pas suffisamment représentées[1]. En outre, des divergences ont émergé au sein du Comité de suivi de l’Accord sur la question de la temporalité de la mise en place des autorités intérimaires, les groupes armés exigeant leur mise en place avant le cantonnement. Pour ces raisons, des groupes armés ont suspendu leur participation aux sous-comités du Comité de suivi de l’Accord au cours des six derniers mois, repoussant d’autant la mise en œuvre de l’Accord pour la paix.

En outre, la question du processus de désarmement, de démobilisation et de réinsertion des combattants est toujours au point mort. D’après l’International Crisis Group : « Quelques sites de démobilisation ont été créés et des listes de combattants éligibles à la réinsertion dans les forces armés ont été fournies, mais les avancées son mineures. Les parties refusent de déposer les armes avant de savoir qui va gouverner localement et quel va être leur sort, quels postes seront donnés à la Plateforme et à la CMA dans le dispositif sécuritaire malien de demain »[2]. Tant que le processus de désarmement, démobilisation et réinsertion n’est pas lancé, le redéploiement des forces de sécurité au nord du Mali demeure une gageure. En témoignent les attaques menées régulièrement contre la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), qui est désormais l’opération des Nations Unies la plus ciblée.

Eleveurs bénéficiaires de l'action de Handicap International, région de Bambara, au sud-ouest du Mali. © Christophe Smets / Handicap International

Eleveurs bénéficiaires de l’action de Handicap International, région de Bambara, au sud-ouest du Mali. © Christophe Smets / Handicap International

En conséquence, le Conseil de sécurité des Nations Unies a demandé un renforcement et une augmentation des effectifs militaires de la MINUSMA[3], dont le mandat sera renouvelé le 29 juin 2016 pour une année, dans un contexte où la société civile malienne questionne l’utilité de cette dernière au vu de la détérioration globale de la situation dans le nord du pays[4]. Si les analystes s’accordent pour dire que le prochain mandat de la MINUSMA sera résolument « plus robuste » et permettra à la mission intégrée des Nations Unies d’adopter une attitude d’avantage proactive, de renforcer les capacités des casques bleus en formation, en matériels et en moyens humains (à travers le déploiement de 2049 militaires supplémentaires notamment)[5], il apparaît peu probable que la lutte contre le terrorisme soit explicitement mentionnée, même si les contours de sa mission en présenterait toutes les caractéristiques. Enfin, le nouveau mandat de la MINUSMA devrait être avant tout recentré sur la mise en place de l’Accord pour la paix, en particulier autour des provisions liées à la restauration graduelle de l’autorité de l’Etat au nord, mais également au centre du pays. Dans ce contexte très volatile, la réaffirmation du respect des principes humanitaires par toutes les parties apparaît comme essentiel et le partage clair des rôles et mandats entre la MINUSMA et les acteurs humanitaires, impératif.  En dépendent la protection du personnel humanitaire, la préservation d’un espace humanitaire où l’aide est fournie de manière impartiale et déconnectée des enjeux militaires et politiques en cours et in fine, l’accès des populations les plus vulnérables à l’aide.

Quoi qu’il en soit, la MINUSMA ne pourra répondre seule à l’ensemble des défis sécuritaires du pays. Le renforcement des forces de sécurité maliennes et le rétablissement de l’autorité de l’État apparaissent à ce titre comme essentiels. Aujourd’hui, la plupart des localités de la région du nord échappe toujours au contrôle des autorités et demeure le théâtre d’affrontements réguliers entre les groupes armés. A ce titre, la création au début de l’année de deux nouvelles régions (Ménaka et Taoudéni) représente aussi un défi dans le cadre du processus de restauration de l’autorité de l’Etat et dans une zone où le rôle de la MINUSMA reste à définir. Le mois dernier, les populations de la région de Kidal ont manifesté leur mécontentement face à l’absence de services sociaux et demandé une accélération de la mise en œuvre de l’Accord. L’insécurité et l’absence de services de base ne favorisent pas le retour des réfugiés et créent un terreau favorable à la multiplication des conflits intercommunautaires et à la création de nouveaux groupes armés, à l’instar de l’Alliance nationale pour la sauvegarde de l’identité peule et la restauration de la justice (Ansiprj). La MINUSMA en est consciente et met en garde la communauté internationale contre le retard pris dans la mise en œuvre du processus de paix : «  Plus on accumule du retard dans la mise en œuvre de l’accord et la prise en charge réelle de ces défis, plus on risque de voir le processus de paix se fragiliser d’avantage »[6].

La persistance d’exactions et de violences commises par les différentes parties au conflit dans le Nord Mali trouve également un terreau favorable dans le retard pris quant à l’instauration de mécanismes de justice transitionnelle. Créée il y a plus d’un an et mise en place en octobre dernier, la Commission Vérité, justice et réconciliation du Mali n’a pas encore véritablement mis la main à la pâte et les victimes du conflit s’impatientent. Selon la FIDH, l’absence de l’exercice du droit à la vérité et à la justice pour les victimes de violences et la persistance d’un climat et sentiment d’impunité sont des facteurs favorisant la prolifération de graves violations des droits de l’Homme, mais aussi de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre[7].

Dans ce contexte, de récentes avancées permettent toutefois d’espérer une réelle reprise du processus de paix : lors de la neuvième session du Comité de suivi de l’Accord qui a eu lieu les 13 et 14 juin dernier, une entente a été trouvée entre les différentes parties concernant les modalités de la mise en place des autorités intérimaires qui devaient initialement être opérationnelles trois mois après la signature de l’Accord. Ces dernières, chargées d’assurer la remise en marche et le fonctionnement des services sociaux de base mais aussi de programmer et de coordonner la mise en œuvre des actions de développement et de relance économique, sociale et culturelle, seront mises en place entre le 15 juillet et le 25 août 2016[8]. De quoi espérer une relance concrète et nécessaire du processus de paix et permettre aux populations civiles, y compris les plus vulnérables, d’entrevoir un filet d’espoir dans l’avenir de leur pays et leurs conditions de vie.

 


 

[1] Maliweb, « Comité de suivi de l’accord : la représentativité et le budget font toujours débat », 10 mars 2016 : http://www.maliweb.net/la-situation-politique-et-securitaire-au-nord/comite-de-suivi-de-laccord-la-representativite-et-le-budget-font-toujours-debat-1463132.html

[2] Le Monde, « La désillusion un an après l’accord de paix au Mali », 20 juin 2016 : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/06/20/la-desillusion-un-an-apres-l-accord-de-paix-au-mali_4954151_3212.html

[3] Nations Unies, « Mali : le Conseil de sécurité invité à renforcer le mandat de la MINUSMA  ainsi que ses capacités opérationnelles », 16 juin 2016 : http://www.un.org/press/fr/2016/cs12406.doc.htm

[4] MaliActu.net, « Mali : le mandat de la MINUSMA pose problème », 9 juin 2016 : http://maliactu.net/mali-le-mandat-de-la-minusma-pose-probleme/

[5] What’s in Blue, « Renewal of the UN Mission in Mali’s mandate”, 28 juin 2016 : http://www.whatsinblue.org/2016/06/renewal-of-minusmas-mandate.php#

[6] Le Monde, « La désillusion un an après l’accord de paix au Mali », 20 juin 2016 : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/06/20/la-desillusion-un-an-apres-l-accord-de-paix-au-mali_4954151_3212.html

[7] FIDH, « Mali : la paix à l’épreuve de l’insécurité, de l’impunité et de la lutte contre le terrorisme », 18 février 2016 : https://www.fidh.org/fr/regions/afrique/mali/mali-la-paix-a-l-epreuve-de-l-insecurite-de-l-impunite-et-de-la-lutte

[8] MaliActun.net « Mali : Comité de suivi de l’Accord : les parties accordent leurs violons sur les modalités de mise en œuvre des autorités intérimaires », 16 juin 2016 : http://maliactu.net/mali-comite-de-suivi-de-laccord-les-parties-accordent-leurs-violons-sur-les-modalites-de-mise-en-oeuvre-des-autorites-interimaires/